PERMANESCENCE de Hachiro KANNO
Par Hiroshi AOKI

SHIKI SOKU ZEI KÛ « La forme est le vide »*

En mars 2004, Hachiro KANNO réalisa au musée des Beaux Arts de la préfecture de Tochigi une performance intitulée Permanescence . Le lieu en était une cour savamment circonscrite par des gradins de marbre tombant directement sur un petit bassin. Pour les besoins de la performance, une « île » de 2 mètres de diamètre avait été aménagée au centre du bassin dont l’eau arrivait sous le genou.
La performance débutait par une sorte d’atelier d’écriture. L’assistance était conviée à utiliser le papier et l’encre disposés sur une table au bord de l’eau pour y calligraphier ou peindre selon son gré quelque espoir, rêve ou pensée. Ensuite, Hachiro KANNO froissait délicatement chaque feuille écrite pour en faire une boule avant de les déposer l’une à côté de l’autre sur l’île, puis, se plantant au beau milieu , avec un pinceau d’une légèreté magistrale il se mettait à tracer « quelque chose » sur une large bande d’étoffe blanche hissée progressivement par une corde. D’être tracé en blanc sur blanc, ce « quelque chose » n’était guère déchiffrable. Une fois arrêté le hissage de l’étoffe sur l’île avec la fin de l’écriture, l’artiste rinçait son pinceau dans l'eau du bassin, en aspergeait les boules de papier ; après quoi, il quittait l’île.
Le feu alors prenait au papier touché par le liquide puis, au moment où la masse de papier couvrant l’île était quasiment consumée, il se propageait par le bas de l’étoffe de soie blanche suspendue au centre de l’île.. Les flammes, attisées par le vent, finissaient par la brûler entièrement en plein ciel.
Ce que l’assistance avait consigné sur papier, ce que l’artiste avait tracé sur l’étoffe, tout cela, en l’espace d’un instant, se voyait réduit en cendres. En réalité, Hachiro KANNO avait écrit « La forme est le vide. » Même si le texte en était illisible, tout le monde avait pu certainement en saisir la portée : l’éphémère, la fragilité des pensées, la vanité de nos espoirs, de nos rêves et que tout, jusqu’à nos préoccupations du jour, disparaît en un instant. Oui, les rêves, les espérances s’en étaient retournés littéralement au « vide ». Pourtant, la performance avait réussi à rafraîchir l’esprit, le libérant pour un instant des attachements (« forme ») de la vie quotidienne. La « vacuité » que certains éprouvèrent dans leur corps et d’autres perçurent visuellement, loin d’être vide avait dû sans doute être accueillie plutôt comme une plénitude d’être.
Pour un profane (on n’est pas toujours un grand moine ou un philosophe !) il est sans doute difficile de maintenir en soi « le vide ». Chaque « vide » est voué à être investi aussitôt par une nouvelle pensée. L’homme vit dans cet enchaînement perpétuel de « forme = vide » et «  vide = forme ». Pour mieux désigner la vérité, l’essence au cœur de la permanence d’un tel enchaînement, Hachiro KANNO a forgé le terme PERMANESCENCE. Et c’est ce même titre qu’il a donné aux œuvres de l’installation lors de cette performance.

* célèbre passage du Sutra du Cœur de la Grande Sagesse, un des textes fondamentaux du bouddhisme.
 « shiki » désigne la forme, la couleur, les phénomènes du monde sensible et H. KANNO l'interprète comme « plein » ; « kû », le vide, la vacuité. (N.d.T.)

 


 

PERMANESCENCE

L’installation consiste en 12 cubes de paille de 50 cm de côté surmontés de galets d’environ 30 cm de diamètre et disposés en ligne droite à intervalles réguliers. Du centre du bassin occupé par 2 à 3 cubes de paille partent d’autres cubes dans la direction nord-est montant par degrés se nicher sur les gradins de marbre.

On peut considérer cette installation comme une version réduite de celle à grande échelle entre prairie et rivière réalisée par Hachiro KANNO en Bretagne en 1997. En Bretagne l’artiste avait, après l’exposition, fait brûler toutes les bottes de foin (non de paille) et l’effet avait été sûrement très spectaculaire. Son souhait était de faire la même chose avec les œuvres de l’installation du musée des Beaux-Arts de Tochigi mais, le musée se trouvant en pleine ville, il n’en a pas eu l’autorisation, c’est pourquoi il lui a adjoint la performance "Shiki soku zei kû".
La paille et le foin sont des matières fragiles, éphémères qui se transforment en peu de temps et se consument aussitôt qu’enflammées ; d’un autre côté, la pierre, elle, est dure, le temps ne l’affecte pas rapidement, un feu de puissance moyenne ne peut attaquer sa solidité, c’est une matière durable. L’œuvre, du fait que s’y trouvent associées deux matières symbolisant des concepts radicalement contraires - le fugace et le permanent – libère l'existence de ses tensions. Certes, la paille et le foin sont fragiles, éphémères, il n’en demeure pas moins qu’elles sont une métaphore de la permanence dans l’enchaînement, évoquant en abîme le travail incessant de l’homme, les moissons qui d’une année à l’autre assurent la subsistance pour les hommes à venir. Bien sûr, l’image directe de la permanence, de l’éternité, c’est la pierre qui la montre. Tout en paraissant avoir été construite sur des concepts antagonistes, l’installation ne donne pas à voir leur antinomie mais leur synthèse et en cela reflète la conception du monde de son auteur. Le feu si souvent employé symbolise la nature de l’instant extrême. Et l’on ne manquera pas de remarquer que le feu est toujours utilisé en rapport étroit avec l’eau car c’est l’Eau qui suggère la permanence à découvrir au sein de l’instantanéité du Feu.

 

Comme l’indique Hachiro KANNO, le monde repose sur la synthèse de ces deux concepts de l’éphémère et du permanent. A chaque instant, phénomènes, évènements, affaires humaines, apparaissent pour aussitôt disparaître. Tout, pourtant, en vertu de l’enchaînement des causes et effets, se poursuit indéfiniment du passé vers le futur. Tous les courants mystiques et religieux avec le concept de la réincarnation, aussi bien que matérialistes fondés sur le déterminisme, ont édifié leur vision du monde à partir de cet enchaînement des causes et des effets.

 

 


 

(cercle, triangle, carré)


 

Les volumes qui composent l’installation PERMANESCENCE de Hachiro KANNO figurent les uns le carré (paille ou foin), les autres le cercle (pierre). Sans doute, un objet aux angles tranchants évoque l’instant, un objet rond, la durée, mais l’œuvre en fait donne le sentiment que cette conception symétrique ne vient pas de la matière seule mais de la forme également.. Elle n’est pas le fruit d’un hasard mais du sens que Hachiro KANNO a voulu lui donner par le carré et le cercle.
Dans les dessins et gravures de l’artiste se trouvent  souvent  représentés ces symboles. Qui n’en connaît la représentation dans la peinture célèbre du moine zen Sengaï de l’époque d’Edo ? Daisetsu Suzuki, le philosophe du bouddhisme, la commentait ainsi: « Pour Sengaï, le cercle, le triangle et le carré représentent l’univers. Le cercle indique l’infini. L’infini est le fondement de toutes les existences mais il est lui-même sans forme (…) Le triangle constitue le commencement de toutes les formes, c’est de lui que naît le carré. En effet, le carré est obtenu par la somme de deux triangles et dès lors que ce processus de dédoublement se poursuit indéfiniment, il donne lieu à la myriade des choses, ce que les philosophes chinois nomment « bambutsu » -lit. « les dix mille choses », autrement dit l’univers entier*. Et toujours selon son interprétation de la pensée de Sengaï, le cercle figure l’éternité, l'infini, tandis que le carré, à l’opposé, représente la transformation.
On peut imaginer aisément que Hachiro KANNO a été profondément marqué par la peinture de Sengaï, lui qui, formé très tôt à la calligraphie, a su en exploiter les ressources dans sa propre démarche originale. Mais, même en partant d’une réflexion sur une forme qui soit différente de la calligraphie, il aboutit à produire à l’identique la forme d’origine.
La célèbre phrase de Cézanne « traiter la nature par le cylindre, la sphère, le cône »** n’aurait-elle pas cessé d’inspirer les artistes qui sont venus après lui ? Ou encore, pensons, plus près de nous, au sculpteur anglais David Nash pour qui la forme de l’arbre véhicule le sentiment de l’existence de la nature : Lui aussi avance ces symboles comme forme conceptuelle absolue du fait même qu’elle n’existe pas dans la nature ! On pourrait conclure de la démarche de ces peintres ou sculpteurs qu’elle représente une matrice universelle et que Hachiro KANNO, lui, a voulu proposer aussi bien sur le plan de la matière que de la perception formelle, le caractère universel qui sous-tend l’apparition et la transformation de tous les phénomènes.


 

*dans « Regards sur Daisetsu – Qui était Daisetsu Suzuki » , OKUMURA

Mieko et UEDA Kanshô, ed. Togeisha, 1999, pages 46-47
** dans lettre de Cézanne à Emile Bernard du 15 avril 1904



 

LE TEMPS

En dehors de la matière et de la forme, le travail de Hachiro KANNO comporte encore un autre élément important, le temps. Les tracés calligraphiques si caractéristiques de ses œuvres bidimensionnelles s’accompagnent d'un sentiment de vitesse.
L’énergie du trait qui caractérisait Van Gogh et à sa suite les expressionnistes fut le moteur de leur puissance d’expression ou, comme chez Tonbury, finit par constituer avec ses lignes hachées l’œuvre même ; l’on trouverait mille exemples similaires d’emploi systématique de toutes les ressources du trait à des fins d’expressivité. Cependant, il est rare de rencontrer dans des tableaux une agilité du trait qui donne le sens de la vitesse. Or, Hachiro KANNO a toujours su exploiter admirablement dans les siens cet élément inhérent à l’art de la calligraphie. Ce sens de la vitesse n’a rien d’uniforme. Il joue en toute liberté des lignes qui, tantôt souples, donnent une impression de nonchalance - comme si le temps prenait son temps - ou au contraire dans d’autres cas, prêtes à se rompre, traduisent une tension extrême – le temps se précipite. La calligraphie, quand il s’agit d’idéogrammes, véhicule directement un sens bien défini, mais Hachiro KANNO, lui, se détourne volontairement d'un tel emploi pour mieux débusquer dans la calligraphie ce qu’elle recèle comme possibilités plastiques et en faire voir les multiples effets sur un plan formel. A cet égard, l’expression du temps n’en représente peut-être qu’un parmi tant d’autres.
L’agilité s’exprime partout chez Hachiro KANNO, pas seulement dans ses tableaux. On la retrouve dans l'acuité et la cohérence avec laquelle l'artiste agence ses installations et ses performances autour du concept lumineux de « permanescence », tout autant que dans la façon qu'il a de se tenir debout ou de se mouvoir au cours d’une performance.
Sans doute est-ce d’être l’auteur de « Permanescence » que lui vient cette qualité d’avoir découvert la vérité universelle dans les fluctuations de sa propre vie.