LE QUOTIDIEN  - TUNIS

Hachiro Kanno : Le dernier samouraï du pinceau


Du haut de la Butte Montmartre, Hachiro Kanno observe le monde. Attentivement. Et se met à genoux avec son encre, son papier et son pinceau. Résultat : un univers sublime et une nouvelle philosophie d'Orient et d'Occident à la fois. Le Quotidien a rencontré l’artiste à Hammamet. Il était avec son agent, correspondant et ami Jean-Claude Garnier.  Hachiro Kanno expose du 9 au 19 avril au Centre culturel international de Hammamet une trentaine de tableaux et une installation. Ce peintre japonais est installé en France depuis 1968 où il vit à la Butte Montmartre dans un bâtiment appelé par le poète Max Jacob : le Bateau-Lavoir, et où ont habité bon nombre de peintres contemporains comme Pablo Picasso, dont l’atelier lui a été attribué par la ville de Paris. Il travaille  aujourd’hui dans ce lieu prestigieux avec une vingtaine d’autres artistes du monde entier. H. Kanno est né au début des années 1940 dans une région située au nord de Tokyo. Un site naturel où il y a l’ancien temple Shogun (gouverneur du Japon il y a 600 ans) dans un splendide parc à côté de la forêt, du lac, des cascades… Mais laissons-le nous raconter lui-même : son histoire sa démarche, sa philosophie… “Je suis issu d’une famille assez artistique et nombreuse. Je suis le 8ème dans la famille. D’ailleurs, mon nom Hachiro veut dire en japonais le huitième enfant joyeux”, raconte Hachiro. Qui ajoute: “Mon père est prêtre shintoïste et  calligraphe de renom. Je suis né presque avec un pinceau. Quand mon père faisait sérieusement de la calligraphie, moi, je jouais avec les pinceaux et l’encre, je me collais à lui et je l’accompagnais. Petit à petit, j’ai grandi avec cet art et je l’ai appris. Comme on dit au Japon : “Les enfants grandissent avec des yeux fixés sur le dos des parents”. Je m’intéressais donc naturellement à l’art. J’ai fait des études comme tout le monde. Puis je me suis inscrit à l’Ecole des Beaux-Arts de Tokyo où j’ai passé quatre ans de 1964 à 1968. J’ai obtenu cette année une bourse du Gouvernement Français grâce au partenariat de mon école avec celle des Beaux-Arts de Paris. J’ai débarqué la même année, en septembre, dans la ville des lumières. Hélas, juste après le fameux mois de mai. Je regrette de ne pas avoir pu assister à ces événements qui ont beaucoup changé la France. A cause de cette période tumultueuse, ça ne fonctionnait pas tellement, notamment à notre école, marquée par les absences des professeurs. Il n’y avait donc pas d’assiduité dans les cours. J’ai fini par prendre mon destin en main. En fréquentant les musées, les galeries et en découvrant les travaux des grands Maîtres qui m’ont longtemps fasciné, surtout les impressionnistes, depuis le Japon. Or, en arrivant en automne à Paris, je n’ai pas vu de lumières. Tout était gris. Je me suis dit où sont les lumières qui ont inspiré les impressionnistes. J’ai senti qu’il y avait quelque chose de faux et admis que je m’étais trompé. Six mois plus tard, je suis descendu dans le Midi et là je me rendu compte qu’il y a des lumières et bien sûr celles des vrais impressionnistes. Dans ma démarche, j’ai eu l’influence et le conseil de mon professeur Berthol aux Beaux-Arts de Paris, qui m’a dit: “Toi, tu as dans ton corps l’art japonais alors développe ce que tu as déjà en toi”. C’est lui qui m’a flashé. J’ai commencé à affectionner de nouveau l’encre de Chine. Et je revois le Japon dans toutes ses richesses artistiques. Ça a révélé pour moi tout l’art que possède mon pays natal que je visite chaque année. J’ai découvert aussi que le papier du Japon est composé de fibres naturelles sur lesquelles l’encre s’étend et revit étonnamment. Contrairement au papier occidental, ce papier ne s’imprègne pas et n’absorbe rien. Avec ce papier japonais, j’ai fait revivre le système artistique de mon pays. Parallèlement, j’ai travaillé des sculptures, du modelage de l’argile, un peu de céramique et je me suis concentré sur les éléments naturels et les expressions qui me lient avec la philosophie nipponne. Ces éléments sont des triangles (feu), des cercles (eau) et des carrés (terre). J’utilise techniquement mon corps pour exécuter le travail. C’est avec ma tête et mon corps que je bouge. Le corps émerge et se manifeste comme une force naturelle qu’on appelle au pays du Soleil levant “KU”. Ceci n’existe pas ailleurs. J’ai aussi fait des volumes en sortant à l’extérieur pour utiliser la nature totale (sur la colline, au bord d’un lac, sur les cascades…, et sur différents autres éléments. J’y ajoute de moi-même pour recréer une nouvelle transmission philosophique. Dans le cadre d’une manifestation organisée par l’ambassade du Japon en Tunisie, en collaboration avec le ministre de la culture tunisien, j’ai été invité en 2002 pour une performance calligraphique à Tunis et une autre de peinture à Hammamet où j’ai séjourné un mois durant dans le Centre culturel qui m’a accueilli chaleureusement. Cette fois-ci, j’ai répondu tout de suite à l’invitation et je reviendrai toujours avec bonheur, touché par la gentillesse des organisateurs, et espérant retrouver mes amis tunisiens. Malgré mon agenda rempli, j’ai trouvé un temps de libre du 29 mars jusqu’au 19 avril pour me ressourcer dans cette mer d’un bleu rare, dans ce climat de rêve, cette verdure…, cet amour de la nature. J’expose donc à Hammamet une trentaine de tableaux de divers formats et une installation (des papiers froissés en boule et déposés en cercle par le public lui-même. Au milieu, plusieurs mètres de tissu blanc montent lentement dans l’espace. J’y écris progressivement  à l’encre blanche, quelques notions philosophiques sur le vide et le plein. Il y a une maxime zen qui dit “le vide est plein et le plein est vide”. Ces boules de papier froissé sont des pensées qui encombrent l’être humain.  Le feu y est mis et il en sort quelque chose qu’on devine purifié.

 

TUNISIA TODAY

 Zohra ABID 

REFLECTIONS SUR L’ŒUVRE DE    Hachiro KANNO

A vrai dire, nul ne devrait écrire ni dire quoi que ce soit sur un art d’une telle suprématie, qui se révèle à la simple contemplation silencieuse et qui, par cette considération silencieuse, ouvre la porte à une nouvelle conscience perceptive.

Au fond, on n’écrirait ni ne dirait rien s’il était courant en Europe, face à une œuvre d’art, de préférer la vertu du silence à une éloquence loquace. Or face à une œuvre d’art, nous avons coutume de l’aborder comme une construction complexe et de l’analyser, de déterminer ses avantages et ses inconvénients, et de l’évaluer depuis différents points de vue. Et l’art contemporain n’est pas seul à soulever fréquemment une troublante interrogation sur ce que l’artiste cherche à nous dire.

Pourtant, dès le premier regard, l’œuvre de Hachiro Kanno prend déjà ses distances avec ce type d’interrogation. Cela confond et, tout à la fois, aucunement. Car toute tentative d’analyse devient babillage de dilettante et ne fait qu’affaiblir l’essentiel : l’immersion contemplative dans un autre monde.

L’expérience que Hachiro Kanno nous propose est celle d’une vision équilibrée et du monde et de l’art. Né au Japon en 1944, fils d’un prêtre shintoïste calligraphe de renom, il fait littéralement l’expérience des arts traditionnels de la calligraphie et de la peinture, les apprend et les absorbe depuis l’enfance. Plus tard, il étudie l’art occidental à Tokyo puis à Paris. Depuis 1968, Hachiro Kanno vit et travaille principalement à Paris et à Saint-Rémy-en-Provence, et occasionnellement au Japon. C’est d’ailleurs en France qu’il se met à apprécier pleinement les traditions du Japon.

En tant que religion, le shintoïsme vénère la nature et la vie sous toutes leurs formes, et voit la beauté dans la simplicité et la clarté. Influencés par le bouddhisme zen, l’art shintoïste joue avec la perception pour contacter une réalité qui ne peut s’apprécier par les cinq sens seuls. La peinture et la poésie (haïku) aspirent à stimuler l’esprit, à voir et appréhender bien davantage que juste les particularités des images et des mots présentés.

Hachiro Kanno est un maître de l’encre au pinceau, saisissant rapidement et sûrement du noir le plus intense aux touches les plus délicates tout ce qui le touche dans la vie de tous les jours et au gré de ses voyages. Il consigne cela dans des carnets de croquis, et l’accompagne de haïku de sa propre composition. Ces « croquis » sont souvent bien plus évocateurs pour celui qui les regarde que l’encre n’en révèle dans les faits. Comme, par exemple, lorsque Hachiro Kanno peint une petite flotte de bateaux tout en haut d’une page de carnet – et rien de plus. Ce que nous voyons dans le reste « vide » de la page, c’est la mer, un calme absolu et sans vagues, lumineux mais pas éblouissant. Nous respirons un air tiède, légèrement iodé, délice dans l’harmonie d’un jour tranquille.

Hachiro Kanno a également ouvert son carnet de croquis lors d’un séjour à Kleinsassen en 2014, pour y consigner l’église du village et ses impressions sur les alentours du Milseburg. Il y saisit tout à la fois l’humeur de l’instant et l’essence même du paysage : la rocaille, la ligne mourante des crêtes, la végétation éparse, les vallées brumeuses, l’absorption contemplative de la vue par l’horizon. Et tout cela est réalisé au pinceau et à l’encre, par des traits moins soucieux du détail que de l’évocation qui, pourtant en révèlent bien davantage que n’importe quelle représentation d’un réalisme quasi photographique.

Ce langage formel limité emprunté à la peinture japonaise traditionnelle se révèle quasiment subjectif par nature. Il s’en tient néanmoins à l’essentiel. Dès lors que tout ce qui est concret tend vers l’imaginaire, que la vue est dirigée par et au-delà des formes, le monde des choses peut également se disperser tout en évoquant simultanément une représentation des choses. Ce faisant, les contraires cessent de s’opposer et, au lieu de cela, circulent l’un dans l’autre, créant ainsi une intégralité harmonique. Comme dans le sûtra bouddhiste le plus célèbre, le sûtra du cœur : « les formes sont le vide, le vide est les formes. »[1] Hachiro Kanno dit lui-même « plein est vide et vide est plein » et a ainsi intitulé une série complète d’œuvres. La lumière et l’obscurité (ombre) et leurs opposés sont thématisés. Peinture, sculpture et art de la calligraphie fusionnent sur papier et toile, sous forme d’objets et d’installations.

De temps à autre, Hachiro Kanno revient aux formes de base du cercle, du triangle et du carré, qui représentent l’eau, le feu et la terre ; le cercle, cependant, représente également l’éternité et la perfection. Mais pour la permanence, l’éternel, l’éphémère, le flux, Hachiro Kanno cherche et trouve aussi d’autres formes : pierres, bottes de paille et mares dans ses installations. Lorsque dans une installation de land art de Kanno, la paille a été entièrement consumée, la pierre initialement posée dessus demeure pour exprimer la permanence, l’éternel.

L’expérience, la perception, la conscience de la nature et de la vie, du devenir et du passage, du mouvement et de la perpétuité sont autant de préoccupations de Hachiro Kanno en tant qu’individu et artiste. Et cela est incarné dans un terme qu’il a récemment inventé : « permanescence ». Tout est en fusion et, pourtant, l’essence demeure constante. La série d’œuvres éponyme revient ici ou là à nouveau sur cette question fondamentale de l’existence. Le chadō, ou cérémonie du thé, est une mise en condition avant toute production artistique, tel un acte de purification et de concentration. Pour l’encre noire, Hachiro Kanno frotte lui-même un bâton d’encre sur une pierre à encre et en détermine la consistance avec plus ou moins d’eau : du noir d’ébène le plus dense au gris translucide le plus subtile. Le rouge, le bleu et le blanc sont des peintures acryliques, qui sèchent vite et ne se mélangent pas à l’encre, ce qui permet une surimpression translucide des couches d’encre et de couleur ; tout comme les schémas, actes et pensées peuvent se chevaucher dans la nature et dans la vie. En position debout, Hachiro Kanno se sert de tout son corps pour guider le mouvement du pinceau sur le papier et/ou la toile. Comme dans l’art de la calligraphie, le tracé est exécuté en un geste continu. Il n’y a aucun ajout rectificatif. Chaque coup de pinceau et chaque goutte sont une expression de la « permanescence », tout comme l’existence et l’éternité qui ne peuvent être changées postérieurement. Il arrive que Hachiro Kanno ajoute un sûtra à ses tableaux, en un cercle ou, plus rarement, un pavé rectangulaire. Sûtra signifie « fil ». Et tel un fil, le sûtra est tissé dans le tableau. Le texte n’est visible et lisible que sous un éclairage particulier car, pour ces inscriptions, Hachiro Kanno utilise une encre qu’il fabrique lui-même à partir de la nacre.

Rares sont les Européens capables de lire et comprendre ces colonnes de texte en japonais. Mais le raffinement visuel et spirituel de l’écriture est tangible pour tous. A quoi pense-ton et que ressent-on dans la simple observation d’un tableau et au-delà ? A des plumes d’oiseau, des vagues, des dessins dans le sable ou au fil du bois ? Et où ces souvenirs peuvent-ils bien nous conduire… ?

Les tableaux de Hachiro Kanno sont des méditations sur l’essence de la vie au sens global. Le célèbre artiste japonais Hokusai exprimait un jour le souhait de vivre jusqu’à l’âge de 110 ans dans l’espoir d’atteindre d’ici là un tel niveau artistique que chaque point, chaque ligne signifierait la vie en soi. Hachiro Kanno est déjà proche de la perfection.

A vrai dire, nul ne devrait écrire ni dire quoi que ce soit sur un art d’une telle suprématie, qui se révèle à la simple contemplation silencieuse et qui, par cette considération silencieuse, ouvre la porte à une nouvelle conscience perceptive… une « permanescence ».

Dr Elisabeth Heil/ directrice d’art/Kunststation Kleinsassen   Traduit de l’anglais par Lise Rubinstein

 

 

[1] http://www.zen-occidental.net/sutras/shingyo.html

Extraits de presse sur  Hachiro  KANNO :

 

     - Chaque caractère est par essence chargé de sens propre. L’harmonie née de leur juxtaposition est traductrice d’une image essentielle, d’une direction imposée à la nécessaire concentration préalable à toute exécution, et choix personnel révélateur d’un état d’être de son créateur.  

(Le Pays)

 

      - Le recueillement avant le geste, avant l’illumination. Soudain, le mouvement. D’abord ample, puis de plus en plus serré. Tout le corps se balance, accompagne l’élan. La main cherche le point de départ. Si ce n’est pas la bonne place, tout change dans ma composition. On est obligé de travailler avec tout le corps pour amener les sentiments au bout du pinceau. Que l’âme rentre dans le dessin.  

(L’Est Républicain)

 

     - Kanno transporte, au travers des écrits qu’il trace sur d’immenses toiles, par les jardins qu’il délimite sur le sol, par ses activités variées dans le domaine de l’art, toute la philosophie Zen, affrontement permanent du vide et du plein. On dit que la main sait écrire. Il faut qu’elle oublie qu’elle est en train d’écrire. Alors seulement elle peut s’aventurer sur la surface de la toile. On dirait de la magie. Lorsque l’encre marque la surface, c’est irrévocable : pas de retouche, pas de gommage. C’est dans la qualité du trait que se reflète la personnalité et la valeur de l’artiste.  

(Loisirs-Détente)

 

     -  Dans l’art de Kanno, porté à un tel degré de décantation, le trait doit être tracé dans l’instant même où l’inspiration arrive, et avec cette sûreté, cette décision que permet seule d’atteindre une longue pratique.   

(Le Figaro)

 

     -  La calligraphie, au Japon, est avant tout un état d’esprit, un état d’âme. Kanno a donc lié les deux choses, la peinture et la calligraphie.   

(Le Journal de Genève)

 

     -  Tracés fulgurants, d’une élégance qui ne le cède pourtant nullement à une intensité lyrique qui les fait palpiter d’une vie que l’abstraction apparente ne parvient pas à figer dans une décoration gratuite.  

(Le Courrier Australien)

 

     -  It is a spare, sometimes evocative art that reflects a particularly Japanese view of nature in the cosmic sense.   

(Herald Tribune)

 

     -  Instantanéité du trait. Geste unique des nuances.  

(Les Nouvelles Littéraires)

 

     -  Nous restons muets, surpris, curieux de formes qui parlent à notre inconscient plus qu’à notre sens critique. Séduction de la ligne la plus pure.  

(La Revue Moderne des Arts)

 

      -  Calligraphie d’une solennelle assurance.

(L’Amateur d’Art)

 

     -  C’est merveille de voir les volutes de cette admirable calligraphie. Par elle, Kanno assure la permanence du Japon éternel.  

(Le Monde)

 

     -  Quelques traits puissants, éblouissants, appuyés ou plus légers, suffisent à donner l’idée du volume et du mouvement. L’espace est conquis. Un immense orchestre visuel nous fascine dans toutes les dimensions du champ imaginaire où l’esprit de H. Kanno se meut. Simplicité grandiose et sensibilité active.  

(Le Monde)

Hachiro KANNO / Propos divers

Comment, n’étant pas critique d’Art,  regarder une œuvre d'art ?   Peut- être en se laissant traverser par l'énergie qui se dégage du tableau, fusionner avec lui pour entrer dans l'univers du peintre et accueillir son texte : " Permanescence ".

Les tableaux de Hachiro  KANNO  n’ont pas de nom, ou seulement générique ; seulement la toile, le papier, les traits du pinceau, la couleur,  pour nous emmener au cœur de son œuvre et au  centre de nous-mêmes.                                                                                                                        L’interprétation est donc  totalement ouverte et vertigineuse.  Cette liberté est un éblouissement.  A nous d’y aller dans cet Univers, notre Univers, que le peintre interprète  par un geste puissant.                                                                                     Par une mystérieuse alchimie, les œuvres de Hachiro KANNO, nous font faire un voyage dans le temps. Celui qui pourrait nous guider vers les grottes de l'art pariétal pour y rechercher le contact avec les premières traces picturales laissées par Homo Sapiens et tenter d’imaginer la pensée de ces artistes qui inscrivirent dans ces grottes, il y a  25000 ans, vie, énergie, désir, mémoire,  au milieu d'un Univers étrange et violent. Le nôtre, malgré sa technologie sophistiquée l’est-il moins ? Une façon pour eux de résister et d'apprivoiser alors ces forces cosmiques, et terriennes.

KANNO, à l’avant-garde d’un lumineux retour, ponctué d’Essentiel, vers ce très lointain départ vers l’Art  d’aujourd’hui,  et de demain …..  

                                                                     Permanescence…. 


FREE COMMENTS    

On peut, dans la peinture de KANNO, lire toute la force de ce courageux pays et reprendre espoir. La violence s'y trouve (tsunami, tremblement de terre.....et tout ce qui en a découlé) mais aussi la volonté d'aller plus loin, au delà de ces  terribles évènements.

Merci à son Pays de nous offrir, à travers ces œuvres, cette vision du monde, l'exemple d'un contrôle sur soi-même auquel nous avons, en Occident, un peu trop souvent tendance à renoncer.

Le site de KANNO nous apprend que son arrivée en France date de 1968 .... Puisse-t-il  rester encore longtemps chez nous  et continuer à nous apporter ces (ses) merveilles, sa philosophie : "Permanescence" …(néologisme de Kanno.....) (« si ils se mettent en plus à enrichir notre langue !... ») , et son énigmatique sourire.  OMEDETO

Un collectionneur - 2012

 

L'univers spirituel d'Hachiro Kanno

Une cérémonie du thé avec un artiste japonais qui se nourrit de sérénité zen, de plein et de vide, de permanence et d'éphémère.

C'est dans l'atelier de Picasso, au Bateau-Lavoir, que nous reçoit Hachiro Kanno, artiste japonais qui y peint depuis 1979. Avant d'évoquer son travail, il nous convie à une cérémonie du thé. Ce rituel de bienvenue est aussi pour lui un moyen pour se concentrer avant de commencer à peindre, un trait d'union entre l'extérieur et son intimité.

Il officie à l'étage dans un espace délimité afin que les esprits ne s'y faufilent. Du sol aux murs, coutumes et codes attendent d'être décryptés. En maître de thé, Hachiro nous invite à nous détendre. Assis en tailleur sur un tatami, nous nous saluons et suivons en silence ses faits et gestes. Ses mouvements sont précis ; ses déplacements, décomposés. L'eau (chanoyu) bout dans la marmite (kama). Il prépare le thé vert Matcha, conservé dans une boîte en laque (nadsoumé) qu'il essuie à l'aide d'une serviette (chakin), dépliée et repliée tel un origami. Hachiro manie avec une efficacité mécanique chaque ustensile : les pots, le fouet (chasen) servant à remuer le thé et la louche au long manche (hishaku) dont la position ponctuera la cérémonie.

« Le plein est vide et le vide est plein. » (Principe zen)

Le premier servi commence à boire. Devant nous, un gâteau sec (higashi) est déposé sur une feuille de papier. Nous parlons à présent. « Bois ton thé dans un bol en grès comme s'il était en or ; dans un bol en or comme s'il était en grès. » Nous nous imprégnons de l'âme nippone, de sa spiritualité zen et des valeurs qui gouvernent la cérémonie : harmonie, respect, pureté, sérénité. Nous saluons le maître pour lui exprimer notre gratitude.

L'échange se prolonge dans l'évocation par Hachiro Kanno de son travail. On y retrouve l'héritage d'un père prêtre shintô disciple du zen et calligraphe renommé au Japon. Huitième fils de la famille, Hachiro préférait la peinture figurative. C'est pourtant la calligraphie qu'il apprend aux Beaux-Arts de Tokyo. Puis il fait ceux de Paris, où il arrive en 1968. Depuis, son œuvre a fait l'objet de plus de 130 expositions personnelles en Europe, au Japon et aux Etats-Unis. Ses peintures reflètent la dualité de sa culture et de son histoire : l'esprit zen et le shintô, le vide et le plein, l'ombre et la lumière, la couleur (rouge, bleu, noir et gris) et le blanc. Ce n'est pas un hasard s'il s'exprime sur des diptyques, voire des triptyques. Et son travail actuel témoigne du regard binaire qu'il porte sur le temps et l'univers : entre permanence et essence, il imagine la « permanescence », la relativité de l'instant, entre éphémère et éternel.

 Hachiro Kanno est un artiste de la galerie artistics.com.

 

 

 

Permanescence ou succession des moments essentiels de la vie, éternellement répétés au cours du temps.    

     

Ce thème de Permanescence est lié à celui de ma période précédente :  PLEIN EST VIDE, VIDE EST PLEIN (Shiki soku zeï Ku – Ku soku Zeï Shiki) Maxime Zen -  EST, et non « et »   :    EST, dont le sens est à découvrir, est la condition nécessaire pour espérer atteindre un jour le « SATORI » (révélation). « et », conjonction de liaison…. (Voir ses amis : mais, ou, donc, or, ni, car) ne veut dire que ce qu’il dit.

 

Cette période du "Plein est vide, vide est plein" faisait elle-même suite à celle que j’avais nommée « LES ELEMENTS », symbolisés par le Carré ( la terre), le triangle (le feu) et le cercle (eau).

 

Cette sculpture installée au Temple DAÏ Ô JI est définitive et située dans le parc du temple. Elle est le fruit d’une ancienne rencontre, début des années 1980, avec le Révérend KURASAWA RO-SHI (« vieux Maître ») à l’occasion d’un stage « Zen » d’une semaine pour lequel j’avais réuni mes élèves d’Happokaï-France et  d’Happokaï-Japon.

Trente  années plus tard donc, souhaitant exprimer ma reconnaissance au Révérend, je lui proposai la réalisation de cette Sculpture.

Il me dit: « Figurez-vous que je souhaitais justement installer, « quelque chose » de contemporain, évidemment dans l’esprit du lieu. Vous avez dit "Permanescence"? Votre proposition est un Signe ! »

Avoir pu, si modestement soit-il, apporter une touche contemporaine à ce vénérable sanctuaire est pour moi un honneur.

Les contraintes lors de sa réalisation ? Le travail du fer auquel je ne connaissais pratiquement rien (dimensions  :  700 x 800 X 80 cm – matière : fer & inox) et aussi un temps exécrable durant toute son édification. Cependant, le jour de l'inauguration, il faisait beau !

                                          ___________

 

Suis-je fier de mon travail ?     Je ne dirais pas ça.

 

Je suis le huitième enfant d’un prêtre shintoïste (il nous a quitté en 2005, à l’âge de 105 ans), calligraphe reconnu et père, grand-père et arrière grand-père de toute une lignée d'artistes. Le chef de file, mon frère ainé, KEIUN KANNO  (fondateur de l’école KEÏ  YU KAÏ), renonça très jeune au titre de futur chef de famille  pour se consacrer totalement à  la calligraphie. Je suis particulièrement fier d’Eux tous. 

Pour en revenir à mon père, je l’ai entendu trois  fois (en soixante-dix ans !) donner son avis sur mon travail : un « C’est bien » et ces trois fois là, oui, j’étais presque fier de moi !

Maintenant, il me suffirait d’espérer que certains des visiteurs, grâce aux interrogations que ma sculpture va créer, pourront s’approcher de ce fameux « SATORI ». Ils y arriveront avant moi peut-être, ou probablement même !

 

En bon japonais, je suis d’abord shintoïste, puis bouddhiste et enfin agnostique.  Au Japon, c’est possible. "Vide ET Plein" pourrait être ma prochaine période artistique. Pourquoi pas ? Ou peut-être « Vacuité ET Plénitude » !

 

 Mes Amis français se moquent parfois de moi: « Voilà qu'un japonais se mêle d’enrichir notre langue…. Où va-t-on !? ». Mais je ne l’ai pas fait exprès, je cherchais seulement à trouver le mot juste, celui qui allait exprimer ce que j’avais en tête, et en réponse ce fut un « néologisme ». Ce serait bien peu pour remercier la France pour tout ce qu’elle m’a apporté.

Suis-je fier? Non, seulement content. Content de croire entendre mon père me dire: ….

 

                 ………………….« C’est bien !»

Interview Ecole des Beaux Arts-SAINT DOMINGUE            

( La liste précise des questions est momentanément absente )

 

1ere question     a)  OUI  (votre réponse est parfaite  b)  Je ne  sais pas …. C’est « comme ça »  (mon destin ?)

Pourquoi suis-je peintre ?  Calligraphe ?  Japonais ?    (Ça doit tenir « de famille »….)

Abstraction Que signifie ce terme ?  Une réalité, vue sous un angle particulier, personnel…  Tout a un sens, une raison d’être : mon pinceau, mon papier ou ma toile, moi  (j’existe grâce à ma création, et bien sûr à travers Celui qui regarde mon travail et qui le comprend (ou pas)… Il n’est de vraie valeur que celle que révèle le ressenti de Celui qui, spectateur, en poursuit la création par sa réflexion.

Je peins ce que je vois ou pense, comme je respire.  Mon « message » est dans mes travaux. Si on y voit, ou devine quelque chose c’est que je me suis bien exprimé. Sinon, c’est que je suis passé à côté, et il me faut tout reprendre, autrement, mieux.

 

2ième question    Qualité de l’instrument ?   Oui, bien sûr, mais seulement en partie.  Je peux très bien vous dessiner un paysage avec le manche de mon pinceau !  Si je n’y arrive pas, c’est que je ne suis pas arrivé à « rentrer dedans ».

Qualité des matériaux ?   L’envisager ne risque-t-il pas de passer pour la recherche d’une excuse ?  Mais il est vrai que, pour un maçon, vouloir construire un mur avec de la farine…..    mieux vaudrait pour lui de devenir boulanger.

Expérience ?  Si elle vient bien des erreurs commises, alors je devrais déjà être exposé au Louvre !

Humeur ?  Je n’en vois que deux : bonne et mauvaise.  Mon prénom « Hachiro »[Fp1]  signifie, en Japonais,  « 8ième garçon, joyeux ». 

Philosophie ?  Je parle peu.  Ma philosophie de la vie est là. Dans le « non-dit ».  Comme le « non-peint », dans mes œuvres.  Le vide est peut-être encore plus significatif que le plein…    J’avais d’ailleurs intitulé toute une phase de mon travail  « Plein EST Vide,  Vide EST Plein ».

TRAIT GESTUEL   : Existe-t-il un trait qui ne soit pas gestuel ?  Cela dit, en ce qui concerne la calligraphie, ces mots n’évoquent pour moi qu’une échelle de tailles.  Autrement, tout vient de l’écriture, sous toutes ses formes.   Abstraite dans la version alphabétique  (lettres, syllabes) , figurative  dans sa version idéographique (chinois, japonais).    Trait « limité »… = une technique.   Trait « ample » … = une autre.

Quel meilleur exemple que les propos de cet Ami qui m’expliquait sa déception quand il a compris que ces magnifiques calligraphies lumineuses, en haut d’un immeuble sur une place, à Tokyo, signifiaient   «ADOPTEZ MON DENTIFRICE» ……

La nature de ma propre écriture/peinture  est à la fois abstraite dans son développement gestuel, ET figurative en ce qu’elle fait ponctuellement appel à un sens précis dans son expression idéographique asiatique.  A cet aspect s’ajoute une rapidité d’exécution  (on peut parler de « fulgurance ») pour le premier.    Dans cette phase de mon travail une concentration préalable est indispensable, suivie d’une méditation sur le sens profond  de ce que je vais exécuter. C’est alors comme un saut dans le vide du support.  Rien pour se rattraper, pas de correction, tout va se voir :  ma volonté, mon «état d’âme»,  jusqu’à un mauvais chargement en encre de mon pinceau …..  Le rythme de respiration est vitale.                                                                                            Une démonstration en public est pour moi le meilleur moment pour être moi-même et pour me donner à fond :     « Alea jacta est » !

 

 

 [Fp1]

Sur  Hachiro   KANNO par Marc Spaggieri

Hachiro KANNO a plus d’une corde à son arc, et ses flèches cernent bien un réel qui s’échappe lorsqu’on veut le figer, et c’est cette mesure là qu’il nomme Permanescence : l’insistance d’un foyer où éclot la présence, une densité de traits et de couleurs palpitants au cœur du vide. C’est ce qu’il nous offre avec ses bouquets multicolores tracés dans ce tremblement du temps qui décale les images. L’Alpha est l’Omega, point de début, point de fin, juste un bougé ! 

 Et chacun happé par le mouvement recherche en vain un original qui sourirait d’être l’image attendue. Devant l’invitation du peintre à regarder nous restons divisés devant ce tout qu’est le tableau devant nous, nous sommes obligés de constater l’aller et retour incessant en boucle, un mouvement perpétuel, une répétition aussi d’une œuvre à l’autre. C’est là la permanence même. Rien n’arrêtera ces fulgurances, et elles ne veulent rien dire d’autre qu’affirmer l’empreinte décisive de l’homme qui donne sens à la flèche du temps. 

 Voilà pour le mouvement.

 Mais Hachiro KANNO n’est pas un arpenteur, derrière l’exactitude d’un agencement il en produit des répliques et c’est un spectacle qu’il dessine plutôt qu’un catalogue. Quel spectacle peut mobiliser aussi intensément l’artiste sinon tous ceux imaginables. Et c’est là le miracle d’une écriture calligraphique capable de produire cette poésie, dans ses tracés même. Alors l’énigme de la nomination s’agglomère à celle du temps et ne reste tangible que ces paysages étranges où voyager.  

Il y a là défi, affirmation, rituel quasi chamanique à célébrer la venue des horizons d’où nous venons.

Marc Spaggieri   Psychologue – Critique d’Art

HACHIRO  KANNO par François Le Targa

 

Au printemps 1997 je rencontrais chez Janette OSTIER qui depuis 1957 dirige, à Paris, la seule galerie d’art japonais digne de ce nom , un jeune japonais,  Hachiro KANNO, qui exposait alors des calligraphies.  Rien de bien extraordinaire diront certains. L’extraordinaire c’est qu’en voyant Hachiro KANNO faire, au sens physique du mot, une calligraphie, j’ai compris combien nous autres occidentaux, envahisseurs et conquérants jadis de Cipango, étions bien « en deçà », malgré nos illustres peintres, d’une intériorité vraie qui dans le geste, spontané et contrôlé, s’exprime.

Séduit par cette nouveauté : je connaissais des calligraphies mais n’en avais  jamais vu « naître » - je consacrais une séquence télévisée à cette création.  Le rituel du geste, le matériel immuable employé, la place de chaque objet sur la feuille de feutre posée à terre, la cérémonie de la préparation de l’encre diluée avec autant de délicatesse qu’un alchimiste peut mettre dans une préparation, la concentration de l’artiste, sa  gestique, tout cela n’était pas sans me rappeler le normes de la Messe, c’est-à-dire du rituel  sacré. Et c’est bien cela  dont il s’agit dans la calligraphie, art majeur de l’Extrême-Orient d’où toutes les autres formes d’expression sont nées.

La création d’Hachiro KANNO n’était  pas  sans se doubler d’une certaine crainte. On n’est pas impunément le huitième et dernier enfant, né juste avant  le cataclysme envoyé sur le Japon en 1945 (Hachiro avait un an) d’un prêtre shintoïste, notable de sa  province, calligraphe illustre, le frère de Keiun KANNO, calligraphe célèbre. Le « petit dernier » porte tout le poids de cette hérédité philosophique et artistique et l’assume avec tout le respect que les japonais portent à leurs parents, à leurs maîtres, à leurs ainés.

Hachiro  KANNO est et se veut japonais. Son kimono, il ne l’a pas jeté aux orties. Il le porte, non pas pour faire couleur locale, mais parce qu’il lui colle à la peau.  On le  voit dans Paris avec ces socques de bois que l’on nomme Getta au Japon, un jean comme tout le monde, un pull à col roulé mais une veste japonaise, et s’il a lui aussi ces sacs en cuir italiens, il emballe dans un tissu bleu à faire rêver, bien plié selon la tradition, ce qu’il a à transporter. Voila une expression visible d’une dualité. Il en est de même dans son travail : il continue à faire dans les musées  d’Europe, à Berne notamment, des démonstrations de calligraphies. En 1979, à  la galerie Janette Ostier il a montré des céramiques et des graphismes exécutés spécialement sur le thème de  la cérémonie du thé. L’année d’avant, il avait à l’Opéra de Paris fait les décors et les costumes de « L’année du cheval » de Carolyn Carlson ; en 1981, à la demande du Festival d’Automne et de l’Opéra de Paris il renouvela l’expérience ajoutant des éléments nouveaux et non des moindres à son talent, la scénographie et la mise en scène.

Il aurait donc pu être notre calligraphe  importé. Il ne  le veut pas. Il aurait et pourrait être le peintre à l’occidental comme d’autres japonais de talent. Il ne le souhaite pas davantage. Il a choisi  la porte étroite par où passent tradition et création. Chemin difficile, sorte de « défilé » au sens de la stratégie guerrière, dont il sort avec bonheur. La tradition, il la garde ; l’aujourd’hui, il le trouve ou l’invente. Et ce sont les dernières toiles que j’ai vues. « Le vide et le plein », subtil rapport de l’Extrème-Orient, y sont  profondément respectés. La calligraphie cette fois imaginée ou déviée de son sens premier est présente, formes abstraites, rigoureuses mais sensibles. L’aujourd’hui, inventé, zèbre par une sorte de rayon laser orange cette ordonnance quasi traditionnelle.

Hachiro  KANNO est trop respectueux de son monde pour déchirer d’un  geste rageur cette tradition[Fp1]  à laquelle il doit  tant. Mais il est trop impétueux, trop créateur, trop de son siècle et même trop  occidental pour s’en contenter. Ainsi assiste-t-on depuis quelques années à ce périlleux mais merveilleux mariage. La recherche d’une harmonie est sans doute son rêve et son but. Le vide et le plein, le yin et le yang ,  le noir et le blanc, éternelle balance de ce talent déjà affirmé.

A force de vivre dans cette dualité dont la synthèse est son désir profond, Hachiro KANNO  (Orient-Occident) s’affirme de plus en plus avec cette rigueur toute japonaise.  Il a la patience de l’élève qui sait que pendant dix ans il ne dessinera -avec ce merveilleux pinceau chinois à qui on peut tout demander- que des bambous. Il a la maîtrise complète d’un art qui n’est pas la représentation du monde, le vu  et le vécu ; mais une des organisations du monde, selon le temps d’aujourd’hui nourri par des siècles de réflexion.

On dit souvent, à tort ou à raison, que les japonais sont de parfaits imitateurs.  Je dirais plus volontiers de  parfaits assimilateurs. Pour une fois un japonais nommé Hachiro  KANNO fait mentir ce dicton : il est un créateur ; mais comme les peintres ne naissent pas dans les choux, pour reprendre le mot de Claude ROY, sa création ne vient pas de nulle part pour aller n’importe-où.  C’est un lent  et peut-être douloureux cheminement que ce passage de la porte étroite : Cela nous ne le saurons  pas : Un japonais digne de ce nom ne se plaint jamais.

 [Fp1]

Hachiro Kanno par Hélène Giro

Si la calligraphie est à l’origine de sa démarche picturale, KANNO opère une fusion entre les traditions orientales et occidentales pour créer des abstractions où les mouvements du corps et le geste constituent son mode d’expression essentielle. Dans sa palette on retrouve, de manière à la fois alternative et récurrente, le rouge, le bleu, un noir omniprésent, et de la poudre de nacre, légèrement scintillante, sur le fond blanc travaillé de la toile.

Ses compositions, à la fois spontanées et vives dans les couleurs et le noir dégradé jusqu’au gris pâle, sont ordonnées verticalement par le blanc nacré qui s’efface et réapparait, sous l’effet d’une lumière changeante ou de l’angle sous lequel on les regarde.

Ces variations infinies révèlent une contradiction. Le mouvement rapide créateur de l’œuvre stabilise horizontalement notre vision, alors que l’écriture verticale anime sans cesse l’image, produisant une vibration miroitante, fluctuante et éphémère.

On retrouve dans ce langage la rigueur de son apprentissage japonais (la calligraphie) et la soif de liberté, trouvée en France, de faire, à sa façon, « bouger » les couleurs.

Hachiro KANNO désigne son travail par un néologisme « Permanescence » qui conjugue la permanence de l’essentiel, transcendant et solidaire soutien à tout élan vital.

 

Hélène GIRO

PERMANESCENCE de Hachiro KANNO
Par Hiroshi AOKI     Conservateur en Chef  - Musée de Tochigi  - Japon


SHIKI SOKU ZEI KÛ « La forme est le vide »*

En mars 2004, Hachiro KANNO réalisa au musée des Beaux Arts de la préfecture de Tochigi une performance intitulée Permanescence . Le lieu en était une cour savamment circonscrite par des gradins de marbre tombant directement sur un petit bassin. Pour les besoins de la performance, une « île » de 2 mètres de diamètre avait été aménagée au centre du bassin dont l’eau arrivait sous le genou.
La performance débutait par une sorte d’atelier d’écriture. L’assistance était conviée à utiliser le papier et l’encre disposés sur une table au bord de l’eau pour y calligraphier ou peindre selon son gré quelque espoir, rêve ou pensée. Ensuite, Hachiro KANNO froissait délicatement chaque feuille écrite pour en faire une boule avant de les déposer l’une à côté de l’autre sur l’île, puis, se plantant au beau milieu , avec un pinceau d’une légèreté magistrale il se mettait à tracer « quelque chose » sur une large bande d’étoffe blanche hissée progressivement par une corde. D’être tracé en blanc sur blanc, ce « quelque chose » n’était guère déchiffrable. Une fois arrêté le hissage de l’étoffe sur l’île avec la fin de l’écriture, l’artiste rinçait son pinceau dans l'eau du bassin, en aspergeait les boules de papier ; après quoi, il quittait l’île.
Le feu alors prenait au papier touché par le liquide puis, au moment où la masse de papier couvrant l’île était quasiment consumée, il se propageait par le bas de l’étoffe de soie blanche suspendue au centre de l’île.. Les flammes, attisées par le vent, finissaient par la brûler entièrement en plein ciel.
Ce que l’assistance avait consigné sur papier, ce que l’artiste avait tracé sur l’étoffe, tout cela, en l’espace d’un instant, se voyait réduit en cendres. En réalité, Hachiro KANNO avait écrit « La forme est le vide. » Même si le texte en était illisible, tout le monde avait pu certainement en saisir la portée : l’éphémère, la fragilité des pensées, la vanité de nos espoirs, de nos rêves et que tout, jusqu’à nos préoccupations du jour, disparaît en un instant. Oui, les rêves, les espérances s’en étaient retournés littéralement au « vide ». Pourtant, la performance avait réussi à rafraîchir l’esprit, le libérant pour un instant des attachements (« forme ») de la vie quotidienne. La « vacuité » que certains éprouvèrent dans leur corps et d’autres perçurent visuellement, loin d’être vide avait dû sans doute être accueillie plutôt comme une plénitude d’être.
Pour un profane (on n’est pas toujours un grand moine ou un philosophe !) il est sans doute difficile de maintenir en soi « le vide ». Chaque « vide » est voué à être investi aussitôt par une nouvelle pensée. L’homme vit dans cet enchaînement perpétuel de « forme = vide » et «  vide = forme ». Pour mieux désigner la vérité, l’essence au cœur de la permanence d’un tel enchaînement, Hachiro KANNO a forgé le terme PERMANESCENCE. Et c’est ce même titre qu’il a donné aux œuvres de l’installation lors de cette performance.

* célèbre passage du Sutra du Cœur de la Grande Sagesse, un des textes fondamentaux du bouddhisme. « shiki » désigne la forme, la couleur, les phénomènes du monde sensible et H. KANNO l'interprète comme « plein » ;  « kû », le vide, la vacuité. (N.d.T.)
 

 

PERMANESCENCE

L’installation consiste en 12 cubes de paille de 50 cm de côté surmontés de galets d’environ 30 cm de diamètre et disposés en ligne droite à intervalles réguliers. Du centre du bassin occupé par 2 à 3 cubes de paille partent d’autres cubes dans la direction nord-est montant par degrés se nicher sur les gradins de marbre.

On peut considérer cette installation comme une version réduite de celle à grande échelle entre prairie et rivière réalisée par Hachiro KANNO en Bretagne en 1997. En Bretagne l’artiste avait, après l’exposition, fait brûler toutes les bottes de foin (non de paille) et l’effet avait été sûrement très spectaculaire. Son souhait était de faire la même chose avec les œuvres de l’installation du musée des Beaux-Arts de Tochigi mais, le musée se trouvant en pleine ville, il n’en a pas eu l’autorisation, c’est pourquoi il lui a adjoint la performance "Shiki soku zei kû".
La paille et le foin sont des matières fragiles, éphémères qui se transforment en peu de temps et se consument aussitôt qu’enflammées ; d’un autre côté, la pierre, elle, est dure, le temps ne l’affecte pas rapidement, un feu de puissance moyenne ne peut attaquer sa solidité, c’est une matière durable. L’œuvre, du fait que s’y trouvent associées deux matières symbolisant des concepts radicalement contraires - le fugace et le permanent – libère l'existence de ses tensions. Certes, la paille et le foin sont fragiles, éphémères, il n’en demeure pas moins qu’elles sont une métaphore de la permanence dans l’enchaînement, évoquant en abîme le travail incessant de l’homme, les moissons qui d’une année à l’autre assurent la subsistance pour les hommes à venir. Bien sûr, l’image directe de la permanence, de l’éternité, c’est la pierre qui la montre. Tout en paraissant avoir été construite sur des concepts antagonistes, l’installation ne donne pas à voir leur antinomie mais leur synthèse et en cela reflète la conception du monde de son auteur. Le feu si souvent employé symbolise la nature de l’instant extrême. Et l’on ne manquera pas de remarquer que le feu est toujours utilisé en rapport étroit avec l’eau car c’est l’Eau qui suggère la permanence à découvrir au sein de l’instantanéité du Feu.
 

Comme l’indique Hachiro KANNO, le monde repose sur la synthèse de ces deux concepts de l’éphémère et du permanent. A chaque instant, phénomènes, évènements, affaires humaines, apparaissent pour aussitôt disparaître. Tout, pourtant, en vertu de l’enchaînement des causes et effets, se poursuit indéfiniment du passé vers le futur. Tous les courants mystiques et religieux avec le concept de la réincarnation, aussi bien que matérialistes fondés sur le déterminisme, ont édifié leur vision du monde à partir de cet enchaînement des causes et des effets.
 

(cercle, triangle, carré)

 

Les volumes qui composent l’installation PERMANESCENCE de Hachiro KANNO figurent les uns le carré (paille ou foin), les autres le cercle (pierre). Sans doute, un objet aux angles tranchants évoque l’instant, un objet rond, la durée, mais l’œuvre en fait donne le sentiment que cette conception symétrique ne vient pas de la matière seule mais de la forme également.. Elle n’est pas le fruit d’un hasard mais du sens que Hachiro KANNO a voulu lui donner par le carré et le cercle.
Dans les dessins et gravures de l’artiste se trouvent  souvent  représentés ces symboles. Qui n’en connaît la représentation dans la peinture célèbre du moine zen Sengaï de l’époque d’Edo ? Daisetsu Suzuki, le philosophe du bouddhisme, la commentait ainsi: « Pour Sengaï, le cercle, le triangle et le carré représentent l’univers. Le cercle indique l’infini. L’infini est le fondement de toutes les existences mais il est lui-même sans forme (…) Le triangle constitue le commencement de toutes les formes, c’est de lui que naît le carré. En effet, le carré est obtenu par la somme de deux triangles et dès lors que ce processus de dédoublement se poursuit indéfiniment, il donne lieu à la myriade des choses, ce que les philosophes chinois nomment « bambutsu » -lit. « les dix mille choses », autrement dit l’univers entier*. Et toujours selon son interprétation de la pensée de Sengaï, le cercle figure l’éternité, l'infini, tandis que le carré, à l’opposé, représente la transformation.
On peut imaginer aisément que Hachiro KANNO a été profondément marqué par la peinture de Sengaï, lui qui, formé très tôt à la calligraphie, a su en exploiter les ressources dans sa propre démarche originale. Mais, même en partant d’une réflexion sur une forme qui soit différente de la calligraphie, il aboutit à produire à l’identique la forme d’origine.
La célèbre phrase de Cézanne « traiter la nature par le cylindre, la sphère, le cône »** n’aurait-elle pas cessé d’inspirer les artistes qui sont venus après lui ? Ou encore, pensons, plus près de nous, au sculpteur anglais David Nash pour qui la forme de l’arbre véhicule le sentiment de l’existence de la nature : Lui aussi avance ces symboles comme forme conceptuelle absolue du fait même qu’elle n’existe pas dans la nature ! On pourrait conclure de la démarche de ces peintres ou sculpteurs qu’elle représente une matrice universelle et que Hachiro KANNO, lui, a voulu proposer aussi bien sur le plan de la matière que de la perception formelle, le caractère universel qui sous-tend l’apparition et la transformation de tous les phénomènes.

*dans « Regards sur Daisetsu – Qui était Daisetsu Suzuki » , OKUMURA

Mieko et UEDA Kanshô, ed. Togeisha, 1999, pages 46-47
** dans lettre de Cézanne à Emile Bernard du 15 avril 1904
 

LE TEMPS

En dehors de la matière et de la forme, le travail de Hachiro KANNO comporte encore un autre élément important, le temps. Les tracés calligraphiques si caractéristiques de ses œuvres bidimensionnelles s’accompagnent d'un sentiment de vitesse.
L’énergie du trait qui caractérisait Van Gogh et à sa suite les expressionnistes fut le moteur de leur puissance d’expression ou, comme chez  Tonbury, finit par constituer avec ses lignes hachées l’œuvre même ; l’on trouverait mille exemples similaires d’emploi systématique de toutes les ressources du trait à des fins d’expressivité. Cependant, il est rare de rencontrer dans des tableaux une agilité du trait qui donne le sens de la vitesse. Or, Hachiro KANNO a toujours su exploiter admirablement dans les siens cet élément inhérent à l’art de la calligraphie. Ce sens de la vitesse n’a rien d’uniforme. Il joue en toute liberté des lignes qui, tantôt souples, donnent une impression de nonchalance - comme si le temps prenait son temps - ou au contraire dans d’autres cas, prêtes à se rompre, traduisent une tension extrême – le temps se précipite. La calligraphie, quand il s’agit d’idéogrammes, véhicule directement un sens bien défini, mais Hachiro KANNO, lui, se détourne volontairement d'un tel emploi pour mieux débusquer dans la calligraphie ce qu’elle recèle comme possibilités plastiques et en faire voir les multiples effets sur un plan formel. A cet égard, l’expression du temps n’en représente peut-être qu’un parmi tant d’autres.
L’agilité s’exprime partout chez Hachiro KANNO, pas seulement dans ses tableaux. On la retrouve dans l'acuité et la cohérence avec laquelle l'artiste agence ses installations et ses performances autour du concept lumineux de « permanescence », tout autant que dans la façon qu'il a de se tenir debout ou de se mouvoir au cours d’une performance.
Sans doute est-ce d’être l’auteur de « Permanescence » que lui vient cette qualité d’avoir découvert la vérité universelle dans les fluctuations de sa propre vie.

VIVRE A PARIS - ARTS    LE FIGARO : HACHIRO KANNO,  LE TRAIT EBLOUISSANT

 

........ Cet état de grâce ne se perd pas dans l'éblouissante assurance du calligraphe Hachiro Kanno.  Ici, l'art du trait devient tout autre. Car c'est vraiment une autre vie qui est offerte à notre contemplation. Un monde de sérénité mais de vitesse aussi, de décision fulgurante.

Quand tout ce qui n'est pas essentiel est rejeté, quand les êtres et les choses ne portent plus sur nous aucune ombre, alors, que pourrait bien signifier l'ombre d'une ombre ?                                                                                                             Dans cet art porté à un tel degré de décantation dramatique et plastique, le trait doit être tracé dans l'instant même où l'inspiration arrive, et avec cette sûreté ,  cette décision que permet seule d'atteindre une longue pratique.

Observez bien ! Ne brimez pas votre admiration !  Retenez votre respiration.

Quelle force ! Quelle souplesse ! Pas le moindre modelé qui empêcherait l'artiste de se tenir sur sa lancée. Quelques traits puissants, appuyés ou plus légers, suffisent à donner du volume et du mouvement. L'espace est conquis.

Un immense orchestre visuel par un échange et un enchaînement permanents de rythmes, d'échos, de silence, nous fascine dans toutes les  dimensions du champ  imaginaire où l'esprit de Hachiro Kanno se meut.  Ce cérémonial du trait est simplicité grandiose et sensibilité active. Et c'est très beau.

 

Jean-Marie Tasset

première  coupe à mes lèvres, je sens que l’atelier se met enfin à vivre. Je contemple alors les pierres et les galets que j’ai accumulés, ça et là ; je regarde, un moment, la lumière qui transparait, puis je frotte la pierre à encre et je me mets en attente de  ce qui va arriver ».

C’est dans ce refuge pour Crusoé des villes, sur cette mezzanine où le parfum du thé se mêle aux effluves de l’encens, qu’Hachiro Kanno déplie quelques bannières bouddhiques, et qu’il contemple le fruit de ses trouvailles : des kakémonos ajourés des plus riches motifs, des carnets miniatures recouverts de soie, des manuels anciens, de vieux volumes sur la manipulation du pinceau, des albums cousus à la main, et des livres en accordéon qui lui servent de journal de bord.  « Ces petits carnets, précise-t-il, m’accompagnent partout où je vais. Je suis un grand amateur de paysages et j’aime noter la vie intime des êtres et des choses, les segments de telle ou telle écorce, la luminosité des récifs, la surface lisse et légère d’un galet ».

Traduisant son émotion, dans la perception immédiate qu’il en a, Hachiro Kanno n’hésite cependant pas à affronter le grand public ni à expérimenter, chaque fois qu’il est nécessaire, les forces de son énergie psychique. Performances, réalisations d’affiches pour Carolyne Carlson, mise ne scène visuelles très proches du land art, démonstrations d’une gestuelle qui s’apparente à la pratique des arts martiaux sont devenus, pour Hachiro Kanno de nouveaux codes d’observation, de nouveaux langages potentiels où l’encre crée un chemin à l’intérieur d’elle-même. Il n’y a alors, comme l’écrivait Mi Fei, et comme le soulignent les précis d’écriture, pas ou peu d’accessoires qui ne soient en rapport avec l’essentiel, et encore moins de signes qui ne reflètent un organisme vivant. D’un côté, des actes qui ne sont pas sans conséquence, une disposition de l’esprit et du corps, une symbiose entre le trait et le pinceau ; de l’autre, une improvisation totale, une gestuelle d’équilibriste, une danse chamanique entre la pensée et la chorégraphie interne des matériaux. « La calligraphie, nous dit Hachiro Kanno, est liée au cycle des saisons, aux pulsations du moment et au devenir de l’homme. Parfois, je me mets à l’ouvrage en sachant ce que je vais traduire. D’autres fois, c’est l’émotion qui me saisit, le trait qui se dessine de lui-même et  qui, d’instinct, désigne ce qu’il va engendrer. Je n’ai pas l’impression d’être exclusivement calligraphe, mais plutôt de  naviguer à l’intérieur d’une cosmogonie, d’être appelé par une force qui, tout d’un coup, me submerge et qui, de ce fait, me protège totalement  de l’extérieur. En calligraphie, on est à la fois dans la continuité du trait, dans la conscience qu’il fait naître en soi, dans la présence de ceux qui nous ont précédés, et dans la beauté même de l’inachevé…. »

première  coupe à mes lèvres, je sens que l’atelier se met enfin à vivre. Je contemple alors les pierres et les galets que j’ai accumulés, ça et là ; je regarde, un moment, la lumière qui transparait, puis je frotte la pierre à encre et je me mets en attente de  ce qui va arriver ».

C’est dans ce refuge pour Crusoé des villes, sur cette mezzanine où le parfum du thé se mêle aux effluves de l’encens, qu’Hachiro Kanno déplie quelques bannières bouddhiques, et qu’il contemple le fruit de ses trouvailles : des kakémonos ajourés des plus riches motifs, des carnets miniatures recouverts de soie, des manuels anciens, de vieux volumes sur la manipulation du pinceau, des albums cousus à la main, et des livres en accordéon qui lui servent de journal de bord.  « Ces petits carnets, précise-t-il, m’accompagnent partout où je vais. Je suis un grand amateur de paysages et j’aime noter la vie intime des êtres et des choses, les segments de telle ou telle écorce, la luminosité des récifs, la surface lisse et légère d’un galet ».

Traduisant son émotion, dans la perception immédiate qu’il en a, Hachiro Kanno n’hésite cependant pas à affronter le grand public ni à expérimenter, chaque fois qu’il est nécessaire, les forces de son énergie psychique. Performances, réalisations d’affiches pour Carolyne Carlson, mise ne scène visuelles très proches du land art, démonstrations d’une gestuelle qui s’apparente à la pratique des arts martiaux sont devenus, pour Hachiro Kanno de nouveaux codes d’observation, de nouveaux langages potentiels où l’encre crée un chemin à l’intérieur d’elle-même. Il n’y a alors, comme l’écrivait Mi Fei, et comme le soulignent les précis d’écriture, pas ou peu d’accessoires qui ne soient en rapport avec l’essentiel, et encore moins de signes qui ne reflètent un organisme vivant. D’un côté, des actes qui ne sont pas sans conséquence, une disposition de l’esprit et du corps, une symbiose entre le trait et le pinceau ; de l’autre, une improvisation totale, une gestuelle d’équilibriste, une danse chamanique entre la pensée et la chorégraphie interne des matériaux. « La calligraphie, nous dit Hachiro Kanno, est liée au cycle des saisons, aux pulsations du moment et au devenir de l’homme. Parfois, je me mets à l’ouvrage en sachant ce que je vais traduire. D’autres fois, c’est l’émotion qui me saisit, le trait qui se dessine de lui-même et  qui, d’instinct, désigne ce qu’il va engendrer. Je n’ai pas l’impression d’être exclusivement calligraphe, mais plutôt de  naviguer à l’intérieur d’une cosmogonie, d’être appelé par une force qui, tout d’un coup, me submerge et qui, de ce fait, me protège totalement  de l’extérieur. En calligraphie, on est à la fois dans la continuité du trait, dans la conscience qu’il fait naître en soi, dans la présence de ceux qui nous ont précédés, et dans la beauté même de l’inachevé…. »