REFLECTIONS SUR L’ŒUVRE DE    Hachiro KANNO

 

 

A vrai dire, nul ne devrait écrire ni dire quoi que ce soit sur un art d’une telle suprématie, qui se révèle à la simple contemplation silencieuse et qui, par cette considération silencieuse, ouvre la porte à une nouvelle conscience perceptive.

Au fond, on n’écrirait ni ne dirait rien s’il était courant en Europe, face à une œuvre d’art, de préférer la vertu du silence à une éloquence loquace. Or face à une œuvre d’art, nous avons coutume de l’aborder comme une construction complexe et de l’analyser, de déterminer ses avantages et ses inconvénients, et de l’évaluer depuis différents points de vue. Et l’art contemporain n’est pas seul à soulever fréquemment une troublante interrogation sur ce que l’artiste cherche à nous dire.

Pourtant, dès le premier regard, l’œuvre de Hachiro Kanno prend déjà ses distances avec ce type d’interrogation. Cela confond et, tout à la fois, aucunement. Car toute tentative d’analyse devient babillage de dilettante et ne fait qu’affaiblir l’essentiel : l’immersion contemplative dans un autre monde.

L’expérience que Hachiro Kanno nous propose est celle d’une vision équilibrée et du monde et de l’art. Né au Japon en 1944, fils d’un prêtre shintoïste calligraphe de renom, il fait littéralement l’expérience des arts traditionnels de la calligraphie et de la peinture, les apprend et les absorbe depuis l’enfance. Plus tard, il étudie l’art occidental à Tokyo puis à Paris. Depuis 1968, Hachiro Kanno vit et travaille principalement à Paris et à Saint-Rémy-en-Provence, et occasionnellement au Japon. C’est d’ailleurs en France qu’il se met à apprécier pleinement les traditions du Japon.

En tant que religion, le shintoïsme vénère la nature et la vie sous toutes leurs formes, et voit la beauté dans la simplicité et la clarté. Influencés par le bouddhisme zen, l’art shintoïste joue avec la perception pour contacter une réalité qui ne peut s’apprécier par les cinq sens seuls. La peinture et la poésie (haïku) aspirent à stimuler l’esprit à voir et appréhender bien davantage que juste les particularités des images et des mots présentés.

Hachiro Kanno est un maître de l’encre au pinceau, saisissant rapidement et sûrement du noir le plus intense aux touches les plus délicates tout ce qui le touche dans la vie de tous les jours et au gré de ses voyages. Il consigne cela dans des carnets de croquis, et l’accompagne de haïku de sa propre composition. Ces « croquis » sont souvent bien plus évocateurs pour celui qui les regarde que l’encre n’en révèle dans les faits. Comme, par exemple, lorsque Hachiro Kanno peint une petite flotte de bateaux tout en haut d’une page de carnet – et rien de plus. Ce que nous voyons dans le reste « vide » de la page, c’est la mer, un calme absolu et sans vagues, lumineux mais pas éblouissant. Nous respirons un air tiède, légèrement iodé, délice dans l’harmonie d’un jour tranquille.

Hachiro Kanno a également ouvert son carnet de croquis lors d’un séjour à Kleinsassen en 2014, pour y consigner l’église du village et ses impressions sur les alentours du Milseburg. Il y saisit tout à la fois l’humeur de l’instant et l’essence même du paysage : la rocaille, la ligne mourante des crêtes, la végétation éparse, les vallées brumeuses, l’absorption contemplative de la vue par l’horizon. Et tout cela est réalisé au pinceau et à l’encre, par des traits moins soucieux du détail que de l’évocation qui, pourtant en révèlent bien davantage que n’importe quelle représentation d’un réalisme quasi photographique.

Ce langage formel limité emprunté à la peinture japonaise traditionnelle se révèle quasiment subjectif par nature. Il s’en tient néanmoins à l’essentiel. Dès lors que tout ce qui est concret tend vers l’imaginaire, que la vue est dirigée par et au-delà des formes, le monde des choses peut également se disperser tout en évoquant simultanément une représentation des choses. Ce faisant, les contraires cessent de s’opposer et, au lieu de cela, circulent l’un dans l’autre, créant ainsi une intégralité harmonique. Comme dans le sûtra bouddhiste le plus célèbre, le sûtra du cœur : « les formes sont le vide, le vide est les formes. » Hachiro Kanno dit lui-même « plein est vide et vide est plein » et a ainsi intitulé une série complète d’œuvres. La lumière et l’obscurité (ombre) et leurs opposés sont thématisés. Peinture, sculpture et art de la calligraphie fusionnent sur papier et toile, sous forme d’objets et d’installations.

De temps à autre, Hachiro Kanno revient aux formes de base du cercle, du triangle et du carré, qui représentent l’eau, le feu et la terre ; le cercle, cependant, représente également l’éternité et la perfection. Mais pour la permanence, l’éternel, l’éphémère, le flux, Hachiro Kanno cherche et trouve aussi d’autres formes : pierres, bottes de paille et mares dans ses installations. Lorsque dans une installation de land art de Kanno, la paille a été entièrement consumée, la pierre initialement posée dessus demeure pour exprimer la permanence, l’éternel.

L’expérience, la perception, la conscience de la nature et de la vie, du devenir et du passage, du mouvement et de la perpétuité sont autant de préoccupations de Hachiro Kanno en tant qu’individu et artiste. Et cela est incarné dans un terme qu’il a récemment inventé : « permanescence ». Tout est en fusion et, pourtant, l’essence demeure constante. La série d’œuvres éponyme revient ici ou là à nouveau sur cette question fondamentale de l’existence. Le chadō, ou cérémonie du thé, est une mise en condition avant toute production artistique, tel un acte de purification et de concentration. Pour l’encre noire, Hachiro Kanno frotte lui-même un bâton d’encre sur une pierre à encre et en détermine la consistance avec plus ou moins d’eau : du noir d’ébène le plus dense au gris translucide le plus subtile. Le rouge, le bleu et le blanc sont des peintures acryliques, qui sèchent vite et ne se mélangent pas à l’encre, ce qui permet une surimpression translucide des couches d’encre et de couleur ; tout comme les schémas, actes et pensées peuvent se chevaucher dans la nature et dans la vie. En position debout, Hachiro Kanno se sert de tout son corps pour guider le mouvement du pinceau sur le papier et/ou la toile. Comme dans l’art de la calligraphie, le tracé est exécuté en un geste continu. Il n’y a aucun ajout rectificatif. Chaque coup de pinceau et chaque goutte sont une expression de la « permanescence », tout comme l’existence et l’éternité qui ne peuvent être changées postérieurement. Il arrive que Hachiro Kanno ajoute un sûtra à ses tableaux, en un cercle ou, plus rarement, un pavé rectangulaire. Sûtra signifie « fil ». Et tel un fil, le sûtra est tissé dans le tableau. Le texte n’est visible et lisible que sous un éclairage particulier car, pour ces inscriptions, Hachiro Kanno utilise une encre qu’il fabrique lui-même à partir de la nacre.

Rares sont les Européens capables de lire et comprendre ces colonnes de texte en japonais. Mais le raffinement visuel et spirituel de l’écriture est tangible pour tous. A quoi pense-ton et que ressent-on dans la simple observation d’un tableau et au-delà ? A des plumes d’oiseau, des vagues, des dessins dans le sable ou au fil du bois ? Et où ces souvenirs peuvent-ils bien nous conduire… ?

Les tableaux de Hachiro Kanno sont des méditations sur l’essence de la vie au sens global. Le célèbre artiste japonais Hokusai exprimait un jour le souhait de vivre jusqu’à l’âge de 110 ans dans l’espoir d’atteindre d’ici là un tel niveau artistique que chaque point, chaque ligne signifierait la vie en soi. Hachiro Kanno est déjà proche de la perfection.

A vrai dire, nul ne devrait écrire ni dire quoi que ce soit sur un art d’une telle suprématie, qui se révèle à la simple contemplation silencieuse et qui, par cette considération silencieuse, ouvre la porte à une nouvelle conscience perceptive… une « permanescence ».

Dr Elisabeth Heil/ directrice d’art/Kunststation Kleinsassen

Traduit de l’anglais par Lise Rubinstein